Li Zi 


GERARD XURIGUERA



Même si elle s'attache à creuser les multiples leurres du réel, la peinture figurative ne se borne pas à un message analytique, et à l'égal de la musique, ne se raconte pas. Certes, elle se réclame de sa matérialité, par référence à la formule de Kandinsky, " le contenu de la peinture, c'est la peinture", mais elle véhicule parallèlement des affects, des désirs et des rejets, une identité, une mémoire, parfois un rapport à la socialité et au merveilleux.
La peinture de Li Zi n'échappe pas à ce tissu d'intrications et de convergences, souvent connotées par des bribes d'histoire personnelle et de penchant à la rêverie, en ce qu'elle amalgame réel et symbole dans le même sillon, jusqu'à ce que sa mythologie passe de l'idée au langage. Et ce langage, à la recherche d'un monde perdu continuellement recommencé, sécrète une fantasmagorie teintée de mélancolie crispée, où la férocité du règne animal se mesure à une nature arborée, à l'intérieur de périmètres gouvernés par des repères géométriques linéaires. Mais au-delà de la rigueur structurelle qui crée autant de parties dans le tableau, une impression crépusculaire baigne ces espaces fragmentés dépourvus d'êtres humains, où se détachent de temps à autre des statues antiques endormies ou des façades d'édifices isolés couverts de végétation, dont la dramatisation, rendue par l'impact des non-couleurs, nous laisse sur un sentiment d'enfermement et de mystère. "J'ai toujours aimé ressentir le mystère, confirme Li Zi, et je le trouve plus particulièrement dans les vastes étendues forestières du nord de l'Europe, silencieuses et inhospitalières, à travers des photos prises lors de mes voyages, sinon par des amis, photos que je récompense à ma manière, en dehors de toute soumission à l'esthétique traditionnelle de mon pays"; Toutefois, ce qui frappe d'emblée dans ce bestiaire sauvage environné de haute futaie, c'est l'aspect apparition/disparition des animaux, cette vision tronquée, comme fixée à la dérobée. En effet, ici, peu d'images intactes, on dira plutôt inachevées, aussi ne nomment-t-elles jamais, mais cultivent un flou étudié, des surfaces marbrées et craquelées, que la matière fluide et ondoyante absorbe peu à peu, univers étrange, qui joue également sur la part d'abstraction contenue dans toute réalité. Cependant, plus que les portraits en médaillon ou en surimpression, les murs décrépis ou les maisons fatiguées, les enclaves lumineuses, les barques solitaires ou les ombres fantomatiques, c'est à la fois la puissance immanente de la selve et la ronde des léopards en colère, qui donnent corps et sens à cette iconographie, mais avec une différence dans leur traitement sémantique. D'un côté, les grands arbres décharnés occupent et balisent la toile bord à bord, avec l'autorité de leurs sourdes ramifications et leur élan tellurique, pendant que les bêtes sauvages semblent émerger par effraction d'une terre gazeuse en gestation, nappée de coloris délavés fardés de légères coulures, dans une clarté irréelle, alors que d'autres fois, le référent s'extrait d'une gangue davantage moirée, piquetée de mini-larmes en cascade. Néanmoins, quels que soient les motifs élus et les approches techniques employées, c'est le même mode opératoire qui oriente la main et l'esprit du peintre, c'est-à-dire, le recours à l'arithmétique du trait pour colmater les approximations et calibrer les rythmes de la composition. En arête ou en triangle, en quadrilatère ou en oblique, brisé ou continu, charbonneux ou délié, c'est lui qui suscite les distances et installe la compatibilité entre les tensions contraires, en apportant l'échelle de ses pouvoirs. Tout, dans ces régions, concourt à la synthèse : la maîtrise dans la construction, l'aisance contrôlée dans la spontanéité de la touche, la sobriété dans la répartition des noirs et des blancs, la justesse dans la fermeté du dessin, le dosage dans la virulence de l'expression, enfin, l'intelligence de la peinture, dans l'alliance du renoncement  et du foisonnement. Originaire de Hubei Wuhan et fixée à Pékin, donc héritière d'une culture millénaire, Li Zi ne s'est pas tournée vers le ressassement des stéréotypes de son patrimoine, et pas davantage vers les ultimes soubresauts de la mode. A partir de ses thèmes favoris et de son goût pour les techniques mixtes, elle a forgé sa propre route, et si elle a emprunté certaines tournures à l'art contemporain occidental, c'est pour en tirer avantage dans sa pratique. Une pratique subtile , toute en nuance, et roborative, qui révèle une artiste rare et singulière.